Le 18 juillet 2002
Monsieur Jean-Claude L'Abbée,
Éditeur et Chef de la Direction,
Journal de Québec
J'ai eu l'occasion de lire dans votre édition du 17 Juillet l'article que Jean-Marc Brunet a écrit sur les aliments génétiquement modifiés (AGM); un sujet complexe et qui demande une certaine expertise. C'est pourquoi j'ai été déçu de trouver que ses arguments pour justifier la crainte des AGM manquaient d'objectivité et qu'il présentait d'une manière superficielle un débat qui a plusieurs facettes.
Il est certain que, comme pour n'importe quelle nouvelle technologie les AGM peuvent présenter des risques. Mais leur utilisation présente aussi un nombre d'avantages que les gens ont besoin de connaître afin de pouvoir prendre une décision rationnelle quant à leur utilisation. Exiger la garantie absolue que des aliments génétiquement modifiés seront sans aucun risque, serait d'une très grande naïveté. On ne fait pas ce genre de demande dans bien d'autres aspects de la vie. Par exemple, que dirait-on d'une personne qui ne voudrait monter dans un avion, qu'avec l'assurance absolue que celui-ci ne s'écrasera pas. Nous savons que ce serait une requête complètement absurde. Nous prenons l'avion parce que nous savons que les probabilités d'arriver sain et sauf sont nettement plus grandes que les risques de s'écraser. C'est un peu de cette façon qu'il nous faut regarder les aliments génétiquement modifiés.
Monsieur Brunet nous suggère qu'une des raisons pour laquelle nous devrions éviter les aliments génétiquement modifiés est que la technique risque d'introduire des toxines dans l'organisme. Contrairement a ce qu'il écrit, les méthodes d'analyse à notre disposition nous permettent de détecter la présence de toxines à des concentration infimes et toutes les études menées à ce jour sur les aliments génétiquement modifiés ont démontré leur innocuité. D'ailleurs si cela n'avait pas été le cas ceux-ci n'auraient pas été approuvés par Santé Canada. Dans le même sens il est important de noter que certain de nos aliments non génétiquement modifiés peuvent à l'occasion contenir des toxines naturelles qui sont particulièrement dangereuses telle la Salmonelle dans le poulet ou la bactérie E coli dans la viande. Ce n'est pas pour cela qu'on dit aux gens d'éviter ces aliments.
L'argument de Monsieur Brunet que les modifications génétiques risquent d'introduire dans l'organisme des allergènes soulève un problème réel mais encore une fois un problème qui peut être évité facilement grâce à des tests préliminaires. D'ailleurs comme il le dit lui-même dans son article c'est un test de routine (son expression) qui à montré que l'addition d'un gène de la noix du Brésil à des fèves de soja visant à augmenter la qualité d'une protéine provoquait aussi le transfert d'un allergène. C'est pourquoi, les fèves de soja, destinées à l'alimentation animale exclusivement, n'ont jamais été commercialisées. Même si on a affaire à un allergène potentiel il est possible de l'écarter en étudiant sa structure et en évaluant sa résistance aux acides gastriques. Si le composé est détruit par les acides de l'estomac il n'est donc pas dangereux.
Il serait bon de noter que dans ce cas l'attitude vis à vis des AGM est complètement différente de celle que l'on a par rapport aux aliments ordinaires, non génétiquement modifiés. On ne retire pas du commerce les arachides, les fraises ou le poisson parce que certaines personnes y sont allergiques. Et pourtant ces allergies sont beaucoup plus importantes que les hypothétiques allergies dues aux aliments génétiquement modifiés.
C'est possible que les AGM puissent présenter des risques dans le futur que nous ne pouvons pas encore prévoir. Mais regardons aussi les réels avantages que les manipulations génétiques peuvent aussi nous apporter. Par exemple on pourrait éliminer des arachides la protéine responsable de cette allergie qui tue plusieurs personnes chaque année en Amérique du Nord. Les manipulations génétiques pourraient également nous aider à prévenir certaines maladies, par exemple en modifiant certains aliments de façon à ce qu'ils contiennent des composés anti-cancéreux comme le sulforaphane trouvé dans le brocoli.
Actuellement les modifications génétiques sont approuvées au Canada uniquement afin de protéger certaines récoltes d'insectes nuisibles. Ceci est le cas du maïs, où l'introduction d'un gène d'une bactérie: le Bacillus thuringiensis (Bt) produit une toxine qui le protège d'un insecte, la pyrale. Ceci a pour avantage que le maïs Bt nécessite moins d'insecticides; ce qui est certainement bénéfique pour l'environnement. Ceci ne veut pas dire qu'il faut négliger les problèmes potentiels, tel que le développement de résistance chez les insectes mais ces risques, qui existent aussi avec les méthodes de culture traditionnelles, peuvent être minimisés, par exemple, en plantant autour du maïs Bt des rangées de maïs non génétiquement modifiés.
Je termine en indiquant que je suis entièrement d'accord avec Monsieur Brunet quand il dit "le consommateur a droit à toute l'information nécessaire afin qu'il puisse décider s'il consommera ou non un aliment génétiquement modifié…". Mais encore la question de l'étiquetage des aliments est complexe et demande une certaine réflexion. Faudrait-il par exemple indiquer que certains ingrédients tel que les mono-glycérides ont été préparés à partir d'AGM bien qu'eux même n'en contiennent pas? Et faudrait-il s'arrêter là ou indiquer également les composants toxiques qui sont présents de manière naturelle (en petites quantités) dans certain aliments. Je pense par exemple à la présence de cyanure dans certaines variétés d'haricots ou bien de saffrole, un carcinogène, dans le sassafras qui se vend comme tisane dans les magasins de santé.
En conclusion, personnellement, après avoir étudié touts les aspects du sujet je peux vous assurer que je n'ai aucune crainte à consommer du maïs génétiquement modifié. J'invite Monsieur Brunet à me rencontrer autour d'un bol de céréales AGM afin d'échanger nos idées.
Avec mes salutations distinguées,
Ariel Fenster, Ph.D.
Cette lettre a été envoyé à la Journal de Québec en réponse d'un article publié dans le journal le 17 juillet 2002 par M. Jean-Marc Brunet (cliquez ici pour voir cet article)